À Saint-Victor-la-Coste, l’eau a toujours été un problème. Le fluide vital y est rare et recherché, contrairement à d’autres villages du sud de la vallée de la Tave, où l’eau sourd de toute part. Il suffit de consulter les plus anciennes délibérations de la communauté pour s’en rendre compte.
Dans le dénombrement de 1687, la communauté déclarait parmi les biens lui appartenant, deux fontaines hors le lieu, l’eau desquelles composent un petit ruisseau qui tarit l’été, et lorsqu’il y a de l’eau, les habitants s’en servent pour abreuver leurs bestiaux.
Et, de manière plus précise, le 21 juillet 1762 : “La rareté des eaux est si considérable dans cette communauté, qu’à peine on trouve de l’eau pour l’absolue nécessité des habitants et pour l’abreuvage des bestiaux qui souffrent actuellement, tous les ruisseaux et fontaines étant à sec, n’y ayant que quelque peu d’eau très insuffisant, et comme il y a une fontaine dans les bois et montagne, quartier de Romanière, qui tient encore nonobstant la grande sécheresse, et qu’elle paraît donner une certaine quantité d’eau pour l’abreuvage des bestiaux, moyennant quelques réparations et agrandissement, et que d’ailleurs il y a le puits de Marthellas, public et commun à tous, qui est le seul qui donne de l’eau aux habitants pour l’usage domestique, lequel menace ruine depuis la moitié de sa profondeur jusque au dehors, y ayant d’ailleurs aucun parapet, sur quoy requièrent délibération de même que pour la réparation de la fontaine de Nicolas, la seule à portée du village, quoique éloignée…”.
Voilà bien décrits les trois points d’eau que n’a pas encore affectés la grande sécheresse du moment. Le problème est que tous les trois sont en dehors du village. Le plus abondant, la fontaine de Romanières ou puits des Fonts, qu’on appelle aussi Font Manime (du latin Fontus magnus), est à deux kilomètres du village, dans une combe de la montagne, au sud. Le puits de Marthellas (aujourd’hui Martias) est à l’écart des dernières maisons, côté est. La Font de Nicolas, quant à elle, est à un kilomètre au nord-ouest
Certes, il y a des puits à l’intérieur du village. Les délibérations citent l’un ou l’autre à chaque fois qu’il est question de les réparer, comme c’est le cas en 1680-1682, 1712, 1744, 1750-1755, 1760 : le puits de l’Homme (de l’Orme) en contrebas de la nouvelle église, le puits de Bourgarel sur le chemin qui conduit à Palus, le puits des Horts au nord du village, mais ces puits tarissent l’été. Il y a aussi un puits à Palus. Quant au puits qui est enclavé dans la salle basse du château, dans le vieux village, il est commun entre la communauté et le seigneur et les habitants n’ont qu’un droit limité à venir y puiser de l’eau.
Longtemps, les habitants se sont contentés d’aménager les puits dont ils avaient la disposition. En 1750, pour mieux abreuver les bestiaux sans gaspiller d’eau, la communauté a fait tailler des « piles » ou abreuvoirs de pierre de 6 pans de long, 16 de large et 12 de haut : six d’entre elles, installées au puits des Fonts, sont directement accessible par les troupeaux. Une autre est attachée au puits des Horts, une au puits de Bourgarel et une au puits de Martias. En 1755, on les complète (ou on les remplace) par des piles en pierre de Tavel, et on en en fait tailler une de plus pour le puits de Palus.
Il faut attendre le XIXe siècle pour qu’une certaine prospérité, liée en particulier aux ventes de coupes de bois, permette à la communauté (devenue commune), d’améliorer l’accès à l’eau des habitants. Dès 1809, est aménagé le lavoir de Cannes, près de Palus, dont l’eau était réputée très pure, au point qu’un siècle plus tard, certains habitants de Saint-Victor y amenaient encore leur linge à laver. Plus tard, des puits ont été forés dans le village même : à Planautier en 1820, au Bourgarel en 1834 (sans doute une réfection ou un approfondissement du puits existant) et au Pas en 1844.
Au milieu du XIXe siècle, commence l’ère des lavoirs bâtis, avec leur grand bassin et leur toiture. En 1847, la commune achète à Paul Bertrand un terrain afin d’y construire un lavoir avec abreuvoir. L’année suivante, elle obtient de Gabriel Mathon une servitude sur la source du puits des Horts, qui servait jusques là à arroser le Grand Jardin appartenant au propriétaire du château. Enfin, en 1849, sont bâtis le lavoir et la fontaine qui existent encore aujourd’hui, sur le chemin qui relie le bas du Pujol et Planautier. Le tout a coûté 6402 F.
Le hameau de Palus est doté à son tour d’une fontaine et d’un lavoir en 1851, pour 3356 F.
Quelques années plus tard, naît le projet de dévier les eaux de la source du Puits des Fonts et de capter les eaux de la rivière pour mieux alimenter le village. Une canalisation est installée, qui conduit les eaux de la Font jusqu’à l’entrée du village au lieu-dit La Combe, où est bâtie une vaste citerne. Les eaux d’infiltration de la rivière et des collines, de leur côté, sont captées au lieu-dit Gourg de Carcassonne dans une galerie longue de 80 m, en partie voûtée, qui débouche sur la canalisation précédente.
Durant les années qui suivent, l’urbanisme de Saint-Victor est bouleversé. Une route est tracée, qui traverse le village d’est en ouest, de part en part, sur des terrains qui appartenaient jusques là à la famille Bertrand et au parc du château (1869). Elle s’élargit pour former une place au bord de laquelle une nouvelle mairie est construite par la municipalité Paul Issoire, sur un modèle nettement urbain (1875-76) et elle a coûté 27000 F). Diverses autres rues sont élargies (Chemin sous l’église, chemins du Pujol, du Puits des Horts et du Bourgareau en 1883-84). Enfin, une avenue piétonnière à six volées d’escaliers réunit la nouvelle mairie au vieux village (1886). Il reste que les habitants devaient encore faire de longs déplacements pour venir chercher de l’eau à la fontaine du lavoir, à la citerne de la Combe ou aux puits. Aussi, en 1884, le conseil municipal, sout l’impulsion de son maire Léon Bouchet, fait-il appel à l’architecte Félix Degan, de Bagnols, pour tenter de résoudre le problème.
Dans un mémoire imprimé de 33 pages intitulé “Étude d’une distribution d’eau à Saint-Victor-la-Coste (Gard)”, l’architecte propose trois solutions possibles qui permettraient selon lui d’alimenter en eau une fontaine jaillissante et seize bornes fontaines à écoulement continu :
1. Un drainage à l’aide d’une galerie de 200 m de long creusée au pied des collines qui dominent la plaine à l’est du village (Les Costes). Ce procédé permettrait d’amener l’eau par la pente naturelle jusqu’à la place de la mairie et dans les quartiers bas de Saint-Victor. Pour les quartiers les plus élevés (vieux village et Pijol), il faudrait installer des pompes. Le coût de ce projet est estimé à 35000 F.
2. Un drainage installé au nord-ouest du village, en un point où existe un ancien puits de lignite utilisé actuellement pour l’arrosage. L’eau serait pompée par une machine à vapeur et refoulée vers la citerne qui se trouve près de l’église. Cette solution, qui permettrait d’alimenter la quasi-totalité du village, a un coût estimé de 43000 F, auquel il faudrait ajouter le coût de fonctionnement (charbon, entretien, salaire du chauffeur) estimé à 3500 F par an, soit le revenu d ‘un capital de 70000 F à ajouter aux 43000 F.
3. Une dérivation par la pente naturelle, qui nécessiterait, vue l’altitude de Saint-Victor, que l’on aille chercher l’eau à Cavillargues, où existe une source au quartier de Puech-Siblon, entre le mas de Vialès et le mas de Péro. Le coût estimé d’un aqueduc de 14 km (dont 2,3 km en conduite forcée sous la vallée de la Tave, 700 m pour le franchissement de la Rivière de Saint-Victor et 11 km de conduite libre) serait de 150000 F.
Finalement, c’est la deuxième solution qui est adoptée. Ce projet dépasse clairement en ampleur tout ce qui a été réalisé jusque-là.
Dès 1886, la commune se préoccupe de faire des sondages aux quartiers de Bouilane et de Font Crotade, en aval du village. L’année suivante, les architectes Degan père et fils, affinent le projet suivant lequel une machine à vapeur actionnera des pompes qui élèveront l’eau jusqu’à un réservoir situé en haut du village. De là, elle sera distribuée vers les fontaines par des canalisations secondaires. Ils effectuent le calcul suivant :
Les pompes prévues débiteront 5 l/s. Si la machine marche 10 h par jour, elle pourra élever 180 000 l (180 m3) par jour. Le réservoir supérieur, qui contiendra 425 000 l (425 m3), sera rempli en 23 h par la machine. Ce débit permettra d’alimenter largement 1000 habitants à raison de 72 litres par tête, soit 72 000 l (72 m3) par jour. Cependant, on ne pourra pas se permettre un écoulement constant des 28 fontaines prévues. On prévoit donc seulement 10 orifices à écoulement constant et 18 bornes à levier (à robinet), ce qui devrait permettre de faire fonctionner la machine seulement un jour sur deux.
Dès la fin juillet 1887, les plans sont dressés, les devis établis.
La galerie de captage avait déjà été creusée et bâtie d’août 1886 à juin 1887. Elle mesurait 43 m d’est en ouest, a son radier à 6,65 m au-dessous du sol et était voûtée à 3,30 m sous clé.
Le bâtiment des machines, construit sur un socle en béton de 1,25 m d’épaisseur, surmontera la galerie de captage. La machine à vapeur, construite par les établissements Veillon fils, à Alès, sera alimentée par une chaudière Field à tubes pendentifs (diamètre 1,40 m, hauteur 2,30 m). Elle sera horizontale, à arbre coudé et à deux volants (diamètre 320 mm, course 460 mm), sa puissance sera de 6 chevaux-vapeur et elle actionnera deux pompes horizontales à la vitesse de 25 à 40 tours/mn. Ces pompes (diamètre 136 mm, course 460 mm) seront placées à une hauteur de 6,50 m au-dessus du niveau de l’eau de la galerie. Elles seront couplées à un réservoir d’air raréfié et un réservoir d’air comprimé.
La conduite de refoulement sera constituée de tuyaux en fonte (diamètre 150mm, longueur 3 mètres) à emboîtements, pour une longueur totale de 700 m. Le réseau de distribution d’eau sera établi avec des tuyaux plus petits (diamètre 80 mm) pour une longueur estimée de 2 300 m. Les joints seront faits au plomb maté et corde goudronnée. Les canalisations et les vannes seront fournies de gré à gré par Lysias Chauvet d’Alès, ainsi que les bornes fontaines fabriquées par la compagnie Achille Cadet, à Paris, les colliers et robinets produits par la Société d’Entreprise Générale de Distribution à Paris.
Le réservoir d’approvisionnement supérieur sera établi dans les caves de l’ancien château bas, dont le sol et les murs seront rendus étanches grâce à un radier en béton et un enduit au ciment Portland.
Il sera également réalisé une fontaine jaillissante et deux lavoirs, l’un au pied du Pijol, l’autre au Passe.
L’ensemble des devis s’établit de la façon suivante :
Bâtiment des machines (lot n° 1) pour 4800 F
Machine à vapeur et pompes (gré à gré) pour 12020 F
Réservoir supérieur (lot n° 3) pour 6505 F
Réseau de distribution et fontaines (gré à gré) pour 25050 F
Lavoirs et fontaine dite « de Galilée » (lot n° 2) pour 9230 F
Total des devis de 57665 F
L’adjudication des lots qui ne faisaient pas l’objet d’un accord de gré à gré a eu lieu le 15 avril 1888.
Conformément à leurs moins-dites, les trois adjudicataires désignés ont été :
Joseph Bargeton, de Collias, pour le 1er lot à 3936 F
Phocion Michel, de Vers, pour le 2e lot à 7753 F
Jules Pandozy de Saint-Victor pour le 3e lot à 5139 F
Ces offres devaient permettre d’économiser 3707 F sur l’ensemble du chantier.
Cependant, au moment du passage à la réalisation, il a été décidé d’abandonner le projet de construction des deux lavoirs du Pijol et du Passe au profit d’une réfection du lavoir construit en 1848 entre le bas du Pijol et Planautier, avec adjonction d’une fontaine jaillissante et d’une statue de Saint-Victor, pour un coût proche de celui des deux lavoirs prévus. En ajoutant le prix de la fontaine de Galilée, le coût du lot n° 2 s’est établi finalement à 8576 F. D’autre part, suite à des imprévus, la facture du 3e lot s’est élevée à 9286 F.
À cela se sont ajoutées les difficultés rencontrées par les établissements Veillon pour loger leur machine à vapeur dans le bâtiment construit par Bargeton. La ferme du bâtiment gênait le passage de la cheminée de la chaudière et la construction des fondations empêchait de mettre la machine dans la position prévue ! Il a donc fallu déplacer chaudière et machine, ce qui a obligé à modifier tout le tuyautage. Enfin, Veillon a demandé le paiement de charrois depuis la gare et du salaire d’un second ouvrier employé pour le montage et après la mise en route du 1er décembre 1888, sans doute pour initier les employés communaux. La facture en a été augmentée de 1264 F.
Et pour finir, la facture des canalisations et fontaines de Lysias Chauvet s’est élevée à 28025 F au lieu de 25050 F.
Le total final est donc de 63107 F, soit 5442 F de plus que le budget primitif (9,4%) et 9149 F de plus que le budget après adjudication (15%). Somme toute, un dépassement modeste par rapport à ceux que connaissent souvent les chantiers d’aujourd’hui !
On ne peut étudier l’adduction d’eau de 1888 sans s’intéresser à la fontaine Galilée qui orne toujours la place principale de Saint-Victor. Elle est incontestablement le couronnement de l’ensemble des ouvrages qui ont été mis en place à cette époque.
Au centre d’une vasque quadrangulaire, est installé la fontaine proprement dite, avec sur chaque face une tête de lion sculptée dont les gueules crachent de l’eau. Au-dessus, se dresse le monument proprement dit. Il est installé sur une base cubique d’un mètre de côté (donc d’1 m3) surmontée d’une colonne carrée dont la section va se rétrécissant vers le haut, qui n’est pas sans rappeler un obélisque, et dont le sommet est une pyramide aplatie que surmontait autrefois une girouette.
La face sud, celle que l’on voit en descendant l’escalier de la mairie, porte en son sommet un médaillon à l’effigie de la République. Au-dessous, se trouvaient à l’origine deux thermomètres, un à mercure et un à alcool. Sur le socle cubique, sont gravées les dates de construction de la fontaine, les noms des architectes (Degan), du préfet, du sous-préfet, du maire (Léon Bouchet) et des membres du Conseil municipal.
La face opposée est consacrée au village. Elle est dominée par le blason de Saint-Victor. Suivent la latitude, la longitude, l’altitude de la mairie, ainsi que les distances aux chefs-lieux de département, d’arrondissement et de canton et la population du village.
La face est porte en médaillon l’effigie de Galilée avec ses dates de naissance et de décès (1564-1642). Au-dessous se trouvait autrefois un baromètre, incrusté dans la pierre. Sur le socle, il est inscrit que le mètre a été adopté en France en 1795, en Europe en 1872, les anciennes mesures étant abolies en 1840. La face ouest porte en médaillon l’effigie de Newton et ses dates (1642-1727) ainsi que la liste des mesures de surface et de volume. Un bas-relief représente le dm3, égal au litre.
La fontaine Galilée est un monument complexe qui glorifie à la fois la science et ses héros, l’administration républicaine et ses édiles, et incite à se servir du système métrique en lieu et place des anciennes mesures, qui étaient encore utilisées localement. Il est aussi l’aboutissement du long processus qui a permis à chaque quartier du village de disposer d’une des 21 bornes fontaines, et les deux fontaines jaillissantes (celle de la place de la mairie et celle du lavoir) consacrent l’évolution récente de l’urbanisme saint-victorain.
L’inauguration solennelle du système d’adduction d’eau de Saint-Victor-la-Coste a eu lieu à l’automne 1889 en présence du préfet du Gard.
Mettre en route quasi-quotidiennement une machine à vapeur était un processus complexe. De plus le chauffeur qui la commandait devait garder l’œil sur le signal disposé sur la façade du réservoir supérieur, qui lui indiquait de loin l’état du remplissage de ce dernier, afin d’arrêter les pompes avant que le trop-plein ne déborde. A partir de 1905, la municipalité dirigée par Edmond Pélaquier (gendre de Léon Bouchet) entreprit d’utiliser une force motrice en plein développement : celle du vent. Ce dernier, en effet, ne manque pas à Saint-Victor, village exposé sur un versant nord. Il a donc été décidé de faire actionner les pompes par un moulin à vent de marque Euréka, fourni par la société Araou et fils de Narbonne. Ce moulin a été livré en gare de Saint-Victor-Laudun le 7 juin 1906, le montage était terminé le 25 juin et la mise en marche effective le 27. Il a coûté 6000 F à la commune, qui l’a payé à tempérament, avec un intérêt de 4%.
Le dernier perfectionnement est intervenu au moment de l’électrification. Il a été dès lors possible de faire fonctionner les pompes de manière automatique. Mais ce n’est qu’en 1959 que 95 maisons ou dépendances du village purent disposer de l’eau courante à domicile, grâce à des dérivations particulières effectuées sur le réseau de 1888. Dès lors, les vieilles fontaines furent progressivement laissées à l’abandon, souvent brisées ou vandalisées.